Chronique•22/08/2026
Aboh Kouamé Faustin : le baobab de l'Agnéby-Tiassa s'est couché.
Sikensi, Katadji, Bécédi... Depuis vendredi 21 août 2026, ce sont tous les villages du pays Abidji qui pleurent. Sénateur, ancien maire, chef d'entreprise de presse, chef coutumier : Aboh Kouamé Faustin, l'un des visages les plus constants de la vie publique ivoirienne de ces quarante dernières années, s'est éteint.
Retour sur le parcours d'un homme qui a fait de la proximité un sacerdoce.
Aboh Faustin : L'enfant de Sikensi
C'est à Sikensi, au cœur du pays Abidji, que tout commence. Le jeune Faustin Aboh grandit dans une région où le nom de sa famille compte déjà : son oncle, feu le ministre Pascal N'Guessan Dikébié, est de ceux qui bâtissent, dans les premières années de la commune, les fondations de l'administration locale. C'est dans cette proximité avec les affaires publiques, très tôt, que se forge une vocation.
Passionné par la « chose publique », le jeune Aboh part en France poursuivre des études supérieures en sciences et techniques de la communication. Il en revient en 1985, un DESS en poche, et rejoint aussitôt son oncle au sein du tout premier conseil municipal de Sikensi. Une entrée en politique par la petite porte, mais qui ne le quittera plus jamais.
M. et Mme Aboh : Un couple au service des médias
Sa vie privée épouse très tôt sa vie publique. Marié à la journaliste Marie-Paule Djédjé-Aboh, figure respectée du service public audiovisuel ivoirien, qui gravira les échelons jusqu'à la direction de la Première chaîne de la RTI avant de présider le conseil de l'Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie (OLPED) . Faustin Aboh évolue dans un environnement où la communication et l'engagement citoyen se répondent en permanence. Ce compagnonnage avec une figure aussi établie des médias publics lui offrira une assise relationnelle précieuse, qu'il mettra à profit pour développer ses propres affaires et, plus tard, légitimer son entrée en politique.
Faustin Aboh : Le pionnier de l'audiovisuel privé
Fort de ce réseau et de sa formation de journaliste, Faustin Aboh se lance dans l'entrepreneuriat médiatique. Au début des années 1990, il fonde le Groupe Galaxie International et devient l'un des artisans de l'ouverture du paysage audiovisuel ivoirien au secteur privé : il fonde la radio Sikensi FM l'une des premiere radio de proximité de côte d'ivoire et A12 Télévision, chaîne panafricaine dont il restera propriétaire. Plus de trente ans durant, il se taillera une réputation de spécialiste reconnu de la communication.
Faustin Aboh : Le bâtisseur de Sikensi
Conseiller municipal, puis adjoint au maire, Faustin Aboh marque déjà les esprits en 1994 en recevant à Sikensi, en visite officielle, l'ancien et puissant maire de Washington DC, Marion Barry . Un événement resté dans la mémoire collective de la commune.
En mars 2001, il accède à la magistrature suprême communale : il devient maire de Sikensi. Douze années durant, il conduit de grands projets de développement socioculturel et économique, Son mandat s'achève en avril 2013.
Son énergie déborde vite du cadre communal. Ses pairs le portent au secrétariat général de l'Union des villes et communes de Côte d'Ivoire (UVICOCI), aux côtés du maire François Amichia. Le duo Amichia-Aboh donne à l'organisation une nouvelle dimension : plaidoyers pour la décentralisation, représentations à l'étranger notamment lors des sommets Africités et mise en place, avec l'appui de la Mission d'appui aux communes (MACOM) alors dirigée par le futur ministre Pierre Dimba, de mécanismes de financement extérieur pour les communes ivoiriennes. C'est également à cette période que Faustin Aboh est la cheville ouvrière du jumelage entre la ville de Nice et le District autonome d'Abidjan.
Du militant PDCI-RDA au parlementaire RHDP
Longtemps délégué départemental du PDCI-RDA à Sikensi, Aboh Faustin fut de ceux qui, à la tribune du 70ème anniversaire du parti en 2010, filaient la métaphore du « grand arbre sur lequel tous les oiseaux peuvent venir s'abriter ». Candidat du PDCI-RDA aux législatives de décembre 2011 dans la circonscription de Sikensi, il portait déjà les préoccupations qui structureront toute sa carrière : insertion socioprofessionnelle des femmes et des jeunes, mobilisation de ressources par le réseau relationnel, santé, emploi local.
Son parcours politique connaît ensuite une nouvelle bascule : en décembre 2016, il est élu, cette fois sous la bannière du RHDP, député de la circonscription de Sikensi-Gomon, où il siège jusqu'au renouvellement de 2021. Sur la scène internationale, il devient en 2017 le premier député africain reçu au Parlement australien, et crée à son retour le Groupe d'amitié parlementaire Côte d'Ivoire-Australie-Indonésie, qu'il préside.
Faustin Aboh et Les épreuves
Le service de l'État n'a pas été un long fleuve tranquille. Lors de la désobéissance civile liée à l'élection présidentielle de 2020, sa résidence privée est saccagée et réduite en cendres. L'épreuve est rude, mais elle n'entame en rien sa détermination à poursuivre son engagement au service de sa région.
Le rêve d'enfant réalisé : le Sénat
Le 16 septembre 2023, Faustin Aboh accède à la chambre haute du Parlement : il est élu sénateur de la région de l'Agnéby-Tiassa. Il confiera à cette occasion que ce couronnement était pour lui la réalisation d'un rêve d'enfance, forgé au contact d'un certain John Fitzgerald Kennedy, jeune sénateur du Massachusetts avant de devenir président des États-Unis : « C'est à cette époque que j'ai compris toute la noblesse de la fonction de sénateur », se souvenait-il.
Au Sénat, membre du Conseil du district autonome des Lagunes, il met sa double expertise de maire et de chef d'entreprise au service du contrôle de l'action gouvernementale. Le 15 février 2025, il porte à Sikensi l'inauguration de la toute première Permanence du Sénateur de l'Agnéby-Tiassa, projet inscrit dans l'Agenda 2030 du Sénat pour le transfert effectif des compétences de l'État aux collectivités territoriales, une réalisation saluée en personne par la présidente de l'institution, Kandia Camara.
Faustin Aboh : Le chef, gardien des traditions
Parallèlement à ses fonctions électives, Faustin Aboh est intronisé chef du village de Katadji. Puis devient plutard le chef des chefs du département de Sikensi. Dans ce rôle de médiateur traditionnel, il incarne cette passerelle si particulière entre modernité institutionnelle et enracinement communautaire, un rôle qu'il continuera d'assumer jusqu'à ses derniers jours, comme en témoignent ses apparitions aux côtés des familles et notabilités de la région dans les cérémonies de deuil de ses pairs.
Faustin Aboh : Le dernier voyage
Vendredi 21 août 2026, la région de l'Agnéby-Tiassa est frappée par un nouveau deuil. Aboh Kouamé Faustin s'éteint, laissant derrière lui l'image d'un homme aux engagements multiples : journaliste devenu patron de presse, maire bâtisseur, secrétaire général infatigable des collectivités, député puis sénateur, chef coutumier. Une vie entière construite sur un même fil conducteur : mettre son réseau, son verbe et son énergie au service du développement de sa terre natale et de son peuple Abidji.
La rédaction présente ses condoléances à la famille du défunt, à ses proches, ainsi qu'à l'ensemble de la population de l'Agnéby-Tiassa.